Si vous avez eu l'occasion d'avoir entre les mains les programmes des tournées de Marcel Chanfreau, les quelques lignes qui
suivent ne vous auront pas échappées. Si en revanche, vous faites partie des derniers convertis à cette magie compagnonnesque dont nous essayons de reparler parce qu'il s'agit tout de même
d'un pan entier de notre culture et d'un exemple de la belle Chanson Française, ces quelques lignes complèteront vos connaissances à propos des COMPAGNONS DE LA CHANSON.
Il est évident que Paul CARRIERE, qui a rédigé ces lignes, a lui aussi succombé à cette magie qui nous plaît tant. Mais lisez plutôt...
Quand ils s'appelaient encore les "Compagnons de la Musique", bien avant les lueurs de la
Libération, pensaient-ils à leur avenir conjugué ? Je l'ai demandé à Jean-Louis JAUBERT, le juvénile "doyen" qui se défend d'être le chef de l'équipe -ils réalisent à neuf la république intégrale
- pour n'en paraître que le porte-parole, le porte-plume et le responsable des "relations extérieures", en somme le ministre des Affaires Etrangères, suivant le vieux vocable, mais chacun étant
respectivement ministre de quelque chose dans cette république.
Jean-Louis m'a répondu : « Ce que nous pourrions devenir ensemble ? Non, au début, nous n'y pensions pas. Il s'agissait, d'abord, de sortir de la nuit. Mais, bientôt, comme l'équipe tournait
rond, nous nous sommes pris au jeu. Et c'est d'un même coeur que nous nous sommes engagés chez de Lattre et que nous avons poursuivi notre jeune métier au Théâtre des armées. Démobilisés au bout
de huit mois, nous formions tout naturellement notre association définitive, sans le moindre contrat signé entre nous...
Mais qui sont-ils ces neuf gentlemen qui, malgré leurs tempéraments très divers, ont une façon commune de s'exprimer, de sourire et même de vous prendre la main. Ils ne se rendent pas compte
probablement de ce petit mimétisme qui n'a rien de grégaire mais qui découle sans doute de l'effort et de la réussite au coude à coude, un coude dans l'autre, comme les anneaux d'une chaîne.
Premier maillon de la chaîne, le déjà nommé Jean-Louis JAUBERT. On ne voit souvent que sa tête parce qu'il affectionne de se tenir derrière les autres, même s'ils sont plus grands. Modestie ou
instinct facétieux du collégien du fond ? Qui nous le dira ? sans doute pas le calme et discret Jo FRACHON qui, précisément, lui fait ombre quelquefois par sa haute taille bien accordée à sa voix
de basse et aussi à la basse électrique dont le contre-chant soutient la partie vocale du groupe. Une hauteur sans doute héritée de son ancêtre Montgolfier qui fut, on le sait, le premier homme à
toucher du front les nuages. FRACHON est l'aîné de la compagnie et, à ce titre, il affecte d'être le plus râleur avec le plus heureux des caractères. Depuis qu'il a renoncé à écrire des chansons
(les Compagnons lui doivent les couplets de "Mona Lisa", "Ce sacré vieux soleil", "Les cavaliers du ciel"), il cultive son goût des bonnes choses, parfaitement culinaires. Et certaines tournées
en des pays peu gastronomiques sont pour lui de longs holocaustes.
Troisième basse de la chorale, Guy BOURGUIGNON n'a pas grand-chose, lui non plus, à nous dire sur Jean-Louis : « je crois qu'il habite un huitième étage avec des jardins suspendus...» Nous le
savions... « face au champ de courses d'Auteuil...». Cela aussi... « Tout en regrettant que ce ne soit pas le Parc des princes, parce qu'il ne rêve que de football...». Oui, oui... « Mais
pourquoi ne déménage-t-il pas une fois encore ? ». Evidemment. Si l'on veut apprendre tout - ou presque - sur Jean-Louis, il faut en effet, savoir qu'il connaît fort bien Paris, non point pour
l'avoir beaucoup habité (les Compagnons « tournent » onze mois sur douze) mais pour avoir souvent...
emménagé.
Parmi les trois barytons Hubert LANCELOT n'est pas Hubert mais Henri. Il s'appelle Hubert parce que les Compagnons l'ont appelé ainsi, un jour (de son surnom de réistant). Ils ont continué
jusqu'à ce que sa femme suive, par force, et qu'il n'y ait plus d'Henri du tout. C'est là son seul signe particulier. Si l'on néglige le reste : il est Lyonnais et fils de soyeux, il est
passionné de tennis et de bridge et il tient le carnet de bord de la compagnie.
Lyonnais aussi Gérard SABBAT. C'est le « ministre des finances ». Il n'en a pas l'air très précisément, bien qu'aussi doué pour les grimaces que pour les comptes, il puisse prendre tous les airs.
Son tempérament comique s'est épanoui après le départ du premier clown-compagnon, Jean ALBERT, le « petit rouquin ». C'est lui le Mexicain endormi ou le farceur de la « Fête en Louisiane ». Quand
il ne fait pas quelque blague et, comme il est très bricoleur, il s'occupe de l'appareillage sonore.
BROUSSOLLE, tout le monde le connaît, sinon son charme latin, du moins son patronyme. Il est l'auteur de grands succès, de la plupart des sketches-maison, des couplets d' «Alors raconte » mis en
musique par BECAUD et d'adaptations de refrains fameux tels que « Vénus », « Le gondolier », « Si tu vas à Rio ». Il a remplacé, il y a une quinzaine d'années, parmi les Compagnons, Marc HERRAND,
l'arrangeur musical du groupe. Il réalise actuellement, en alternance avec Jean-Pierre CALVET, les harmonisations des chansons (reçues à l'unanimité) et, de même que CALVET, dirige les
répétitions, chacun, bien entendu, celles de ses propres oeuvres. Il joue de sept ou huit instruments mais sa performance est un peu moins visible depuis que tous les Compagnons sont devenus des
instrumentistes polyvalents. Jusqu'à présent, ils utilisaient : guitares, banjos, basse électrique, tambours, tambourin, triangle, castagnettes, grosse caisse, batterie, cors de chasse,
cornemuses, bassons, trompette, clairons, trombone, clarinette, carottes (saxos), accordéon, tible et ténora (instruments de la sardane), enfin piano. Et voici qu'ils adoptent : hautbois, cor
d'harmonie, contrebasse à cordes, flûte traversière, violon. De quoi nous faire oublier l'homme-orchestre BROUSSOLLE. Et pourtant, l'on ne saurait ignorer que ce musicien de race - il avait
débuté comme trompette dans un orchestre de jazz - est un fanatique de l'automobile et aussi des chevaux... qu'il élève en Camargue.
Chez les ténors, Jean-Pierre CALVET, le benjamin, est le compositeur de « Marchand de bonheur », « Allez savoir pourquoi », « Ronde mexicaine », sur les paroles de BROUSSOLLE. Il devint Compagnon
après le départ d'Albert. Mais il avait déjà un passé musical : il dirigeait un orchestre dans une boîte de Menton où Jo et Hubert le dénichèrent. Jean-Pierre a un violon d'Ingres peu banal : la
culture des citrons.
Fred MELLA, lui, est un homme sans... pépin. Sa voix très remarquable qui lui vaut d'être le
soliste du groupe n'a eu qu'une féfaillance, un eurouement de vingt-quatre heures au cours de vingt-deux années. Il est Ardéchois comme son frère, évidemment, et comme FRACHON. C'est un passionné
multiforme : la peinture, la terre (il a une propriété voisine de celle de son ami AZNAVOUR), le football et la photographie. Nombre de ses clichés ont servi à la confection d'affiches ou de
pochettes de disques.
Enfin, son cadet, René MELLA, spécialiste, lui, de la clarinette, mais à qui rien ne fait peur, est le fonceur de la compagnie. Le plus rude travail ne le rebute jamais. lorsque le « petit
rouquin » fut parti, on voulut reprendre la chanson-sketch du Cirque. Mais il fallait un acrobate. En deux mois de gymnase, René le devint. Et le resta. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des
responsabilités bien plus calmes, entre autres, la surveillance de... la netteté des chemises. La chemise blanche, à l'origine frappée du coq gaulois et qui constitue, avec le pantalon bleur, le
costume des Compagnons, certains la leur reprochent comme l'uniforme désuet d'un mouvement de jeunesse. Si nous l'avons gardée, nous dit Jean-Louis JAUBERT, c'est parce que, vraiment, elle
représente la seule tenue qui supporte tous les accessoires dont nous nous affublons pour nos sketches. Voyez-vous le tartan des Ecossais, le képi du tourlourou ou le melon du jazz-band avec un
smoking ou même avec un veston de ville ? »;
Ces sketches colorés, pittoresques et à l'humour rebondissant, on peut en parler sans se répéter car leur liste s'allonge régulièrement (deux ou trois nouveaux rejoindront, cette années, les
classiques déjà cités et les plus récents tels que la « Cobla catalane », « Gontran », « Les jumelles de marine »). Au départ, chansons-images, les sketches sont devenus de véritables shows. Ces
réalisations scéniques n'ont pas simplement permis aux Compagnons de franchir le temps, l'espace et les modes, elles ont satisfait de très bonne heure à la double et impérieuse loi qui s'impose
de plus en plus au music-hall : spectacle total et travail d'équipe. Mieux que tous les autres groupes de la chanson, étant les plus nombreux, les Compagnons ont démontré les vertus et les
possibilités de l'équipe. Quant au spectacle total, au prix d'un labeur que l'on ne peut guère soupçonner - ils ont par exemple, travaillé quatre mois pour monter « Les Perruques » -, ils
semblent ne jamais lui trouver de frontière.
Reste et subsiste la chanson, prétexte et argument du jeu scénique et qui, à l'enregistrement, doit se suffire. Et puis les Compagnons sont, d'abord, des chanteurs, ne l'oublions pas. Leurs
problèmes, sur ce plan, sont multiples. c'est d'abord, naturellement, la qualité. Ce but qu'ils ont parfois atteint, les Compagnons le visent sincèrement même lorsqu'ils semblent confondre le «
succès » avec le « tube », cet affreux surnom de la rengaine industrielle qui, à la manière du rouleau compresseur, écrase toutes les petites fleurs du chemin. En vérité, l'on n'est pas souvent
le maître du destin de ses enfants.
Leur second problème, lié intimement au premier : être dans le temps et, en
même temps, au-dessus du temps. C'est tout l'art de durer, cent fois plus difficile à pratiquer à neuf qu'à un seul. Et puis, il faut penser à tout et même à rester jeunes. L'honneur des
Compagnons et, peut-être, le secret de leur longue réussite tient dans l'expression du troisième problème. Je transcris fidèlement le propos : «... Faire plaisir au public autant qu'à
nous-mêmes.»
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